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Pourquoi ils ne sont pas restés...


Eric Seibel, ancien apprenti 67/70 à Dijon-Perrigny, n'a pas fait carrière dans la grande maison. Il nous raconte son apprentissage et pourquoi il est parti. Sa passion est pourtant restée intacte...


Apprenti dans les années 60

"Voici l'infirmerie, et là c'est la cantine..." nous indique le "troisième année" chargé de nous accueillir à l'entrée du dépôt de Dijon-Perrigny.

Eric est devenu artisan... Nous sommes arrivés, Maman et moi, à pied depuis la gare de Dijon-ville, en ce matin frileux de septembre 1967. Désormais, j'emprunterai chaque jour cette petite route qui longe le canal de Bourgogne. A chaque fois, je me retiendrai de respirer, pour ne pas sentir l'odeur de végétation pourrie qui y règne. Nous suivons ensuite la piste contournant la rotonde Sud-Est, où mon regard est attiré vers deux fantômes immobiles dans la brume : un "coucou" de manoeuvre 040 TC et une grue à vapeur qui ressemble à un oiseau de métal, du genre ptérodactyle. Après avoir dépassé la rotonde Nord et l'atelier des apprentis de troisième année, nous arrivons dans la cour. On nous présente les profs et les moniteurs d'atelier, les locaux vétustes dans lesquels, durant trois années, nous suerons sang et eau pour apprendre "l'entretien et la réparation du matériel moteur de la S.N.C.F", comme c'était écrit sur les documents lorsque nous avions passé le concours d'entrée l'année précédente. Le soir vient l'heure de la séparation. Maman me laisse seul, loin de chez nous pour apprendre un métier et "voler de mes propres ailes". Elle a les larmes aux yeux lorsqu'il faut partir. C'est après l'avoir vue disparaître en direction de la gare que je sanglote à mon tour en cachette, dans ma petite chambre N°48 du Foyer des Jeunes Travailleurs - annexe Apprentis - place du premier mai...

"Ecrases-toi, t'es un bleu, un puceau; t'as fait ta première communion ?" Dès la première semaine, l'impitoyable bizutage commence, et j'en suis la victime, étant le plus jeune "arpète" du moment (j'ai tout juste 14 ans). Les brimades des plus grands ne sont d'ailleurs pas les plus redoutables. Les centres d'apprentissage des autres dépôts de la région (Besançon, Dole, Chalons sur Saône...) ont été fermés depuis une dizaine d'années. Les autres apprentis de ma promo viennent de Digoin, Montceau-les-mines, Le Creusot, Chalons sur Saône, Tonnerre, Montbard, et bien sûr des Dijonnais. Jules, le Chef de centre, a les jambes arquées, ce qui lui vaut le surnom de "Panto". Il nous donne des cours de législation et hygiène du travail. Il porte des lunettes à double foyer. On s'aperçoit assez vite qu'il ne regarde jamais dedans, mais baisse la tête et regarde par dessus, donc voit tout flou. Alors très vite le jeu se met en place : dès le début du cours, on recule progressivement nos vieilles tables d'école reliées à leurs sièges par des tubes verts, en les soulevant légèrement avec les genoux. Au bout d'un quart d'heure, nous sommes tassés au fond de la salle, et plusieurs mètres séparent la première rangée de l'estrade de Jules, qui ne s'en rend pas compte. Puis le quart d'heure suivant, nous faisons l'inverse. Nous nous rapprochons et nous tassons avec nos tables contre son estrade, laissant une distance encore plus grande entre la dernière table et le mur du fond. Parfois, pendant qu'il est appelé à son bureau au téléphone, nous plaçons le bord avant de son bureau en équilibre sur celui de l'estrade, provoquant une bruyante dégringolade du bureau dès qu'il s'y appuie.

Mais nous ne pouvons pas nous permettre ce genre de bêtises avec d'autres professeurs, trés sévères et craints. A la moindre incartade, le B.S.I. (blâme sans inscription) ou le B.A.I. (blâme avec inscription au dossier) sont brandis en menace. L'un de ces profs a des méthodes particulières. Par exemple, si l'un de nous se présente à l'atelier avec un pantalon de bleu trop court aux chevilles (ce qui pour des adolescents arrive naturellement souvent), il déclare qu'il n'est pas bien protégé pour travailler. Alors il s'empare d'une burette d'huile et arrose les chevilles du "fautif". Un jour, il m'a fait copier cinq cent fois "je ne dois pas faire de cyclo-cross avec ma bicyclette entre les troènes".

Le travail à l'atelier est difficile. L'essai" à réaliser est une pièce rectangulaire sur laquelle on doit, à la lime, faire un creux au milieu, d'abord dans le sens de la longueur, puis dans celui de la largeur, sans abattre les bords. Ce premier exercice est destiné à apprendre le geste de l'ajusteur. Il faut absolument parvenir au résultat demandé, avant de passer aux exercices suivants. Vacherie de morceau de ferraille ! Une semaine durant, je limerai dessus avant d'arriver à faire ce maudit creux. Démoralisé par ces difficultés et la méchanceté de mon entourage, je pense souvent à tout laisser tomber, mais je serre les dents. Finalement, je m'habitue à ma condition, et le coup de main vient petit à petit. J'apprends à limer plat, grâce à "Mimile" Montrelay, mon moniteur d'atelier. Comme il est dolois lui aussi, il me remonte un peu le moral en évoquant notre ville. En vérifiant la planéité de ma pièce, il me dit souvent, son mégot de Gitane maïs au coin des lèvres : "Si on était à Dole, je verrais sûrement la collègiale entre le réglet et ta pièce ! Allez, reprends-moi ça comme il faut..."

Et puis je suis fier de recevoir ma feuille de paye dès le premier mois. Oh ! Nos premiers salaires ne sont pas très élévés : 170 francs, même pas la moitié du prix de la chambre au foyer. Mais tous les semestres, il y a l'examen, l'"essai" comme on dit dans le jargon cheminot. De la moyenne obtenue dépend le montant de la prime, et aussi le salaire des mois suivants. Ça encourage à travailler ! Je me souviens du montant de ma prime, après l'essai du milieu de la troisième année : 850 francs, soit le salaire mensuel d'un ouvrier débutant de l'époque.

Nous "coûtons cher à la SNCF". Cette remarque nous est régulièrement assénée par les profs et moniteurs, qui précisent délicatement la somme exacte (trois millions, je crois me souvenir), et ajoutent que nous ne sommes même pas tenus de rester dans l'entreprise après l'apprentissage. On se fait presque traiter d'ingrats.

Eric n'a pas quitté le rail... Depuis ma première année, je me suis fait un ami parmi les "grands", tout le contraire d'un railleur. Daniel habite Besançon, et nous faisons souvent le voyage ensemble le dimanche soir et le samedi à midi en autorail. Il me communique sa passion pour ces "ABJ", "PICASSO", et surtout "DE DIETRICH" rouges et jaunes. Besançon est le "Centre autorails" de la région. Daniel connait la plupart de leurs conducteurs, et ambitionne de partager leurs roulements, sitôt l'apprentissage et le service militaire terminés. Mais le début des années 70 verra la fin des vieux autorails bisontins, sitôt l'électrification Mulhouse-Dole terminée. Le dépôt de Besançon et celui de Dole deviennent inutiles et pratiquement déserts. Tous les engins de traction de la région sont regroupés sur celui de Dijon.

Les années 60 elles, se terminent pour nous par les épreuves du CAP de mécanique générale que nous réussissons tous, contrairement aux élèves des lycées techniques. Nous sommes les meilleurs pour réussir un ajustement à double queue d'aronde et autres essais particulièrement difficiles.

Parfum de mensonge...

C'est avec cette brillante formation que la SNCF nous envoya le premier septembre suivant aux ateliers de wagons en face. Après avoir appris, au cours de ces trois années, à travailler le métal au centième de millimètre, je me suis retrouvé, avec pour tout outillage un marteau, un chasse-goupille, et un pot de graisse graphitée, à réparer les timoneries de frein recouvertes d'excréments, par moins six degrés l'hiver dans les fosses. L'accompagnement musical : la riveteuse et son vacarme assourdissant. Une carrière là-dedans ? Pas pour moi, merci. "Conduite et entretien du matériel moteur", tu parles !!

En 1971, la dernière promotion quittait le centre d'apprentissage, qui fermait définitivement ses portes. Afin de m'éloigner le plus souvent possible des ateliers de wagons qui pour moi étaient synonymes de bagne, je m'inscrivais à la formation de monteur électricien, puis électricien sous-stations. Je réclamais au bureau du personnel pour qu'on m'envoie en stage le plus souvent possible. Je fis ainsi des séjours de quelques semaines à plusieurs mois à l'équipe "Force et Lumière" qui dépendait alors de Matériel et Traction, et au dépôt de Perrigny. Là, je retrouvais "Crock", mon prof de technologie et d'atelier. Me confiant à lui au sujet de notre affectation à des postes loin d'être à la hauteur de la bonne formation que nous venions de recevoir pendant trois ans, je l'entendis me répondre : "C'est comme ça, les ateliers de wagons, c'est le réservoir (de personnel). Un ancien apprenti n'a aucune priorité sur un autre ouvrier". Je fus déçu par ses paroles. Redevenu ouvrier à l'atelier du dépôt, celui qui avait été notre maître avait perdu son autorité et me paraissait renier les valeurs qu'il nous avait enseignées quelques mois plus tôt. Avec le recul, je crois que nos profs et moniteurs, un peu lourds et maladroits dans leur propos lorsqu'ils nous répétaient avec insistance que nous "coûtions cher" avaient pour consigne de nous faire comprendre que la SNCF, qui fermait presque tous ses centres d'apprentissage, se passerait volontiers de nous.

Après mon service militaire, j'obtins d'être détaché au groupe d'entretien des sous-stations. Je découvris les mystérieuses pièces transparentes que j'avais usinées quelques années plus tôt. Elles formaient des caches de condamnation des boutons, sur les tableaux de télécommande du Central Sous-Stations de Dijon-Ville.

Aux sous-stations, je m'ennuyais. Il ne fallait rien toucher, ça aurait pu provoquer une panne... Passer les journées à regarder la pendule, c'est pas ma vie. J'ai demandé une année de congé sabbatique. Mes supérieurs se déclarèrent surpris par cette demande. Cela ne se faisait pas. On m'a accordé six mois. Lorsqu'il m'aurait fallu reprendre le travail le 15 juillet suivant, j'ai demandé une prolongation de trois mois. Refusé. "Ou vous reprenez votre travail, ou vous démissionnez". Souligné en rouge. Trois traits de longueur progressive sous la phrase. J'ai envoyé ma dém'. Adieu, vieille famille sclérosée, la vie est ailleurs.

Les choses de la vie...

Je ne vous jouerai pas les violons de la nostalgie, du genre "c'était bien mieux dans l'temps, l'éducation à la dure c'était meilleur..." Non. Même si j'ai trouvé plutôt mornes les perspectives de carrières qui s'offraient à moi en sortant d'apprentissage, il n'en reste pas moins que la formation que j'ai reçue au centre était solide et complète. Grâce à elle et en toutes circonstances, j'ai toujours su me dépanner dans bien des domaines. Les gestes du métier et les règles morales qui m'ont été inculquées me sont toujours utiles dans la vie, aujourd'hui plus que jamais.

Eric en expo en 2004 Eric Seibel