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Qui suis-je ?...



Ça a commencé il y a longtemps, un jour de septembre,
dans un monde où les hommes étaient plus sages, me semble-t-il.
En entrant à quatorze ans dans le merveilleux monde des trains,
Je passais directement dans le monde des grands, avec pourtant l'enthousiasme qui n'existe que chez les enfants...

L'apprentissage de l'époque était réservé à des gens qui le méritaient,
ou tout au moins, c'est ce que je veux croire désormais.
Mais il me fallut encore attendre bien des années avant de pouvoir toucher ce pour quoi j'avais trimé :
Les machines, belles et ardentes, qui étaient passées de la vapeur à l'électricité pendant que je grandissais.
Paris ne s'est pas fait en un jour, disait-on dans un livre...Mais Rome non plus, disait le cahier...

Issu d'une famille de cheminots, bon sang ne saurait mentir,
J'ai su alors pour quelle vie j'étais fait.
Tout vient à point à qui sait attendre, et je devenais enfin le mécanicien de mes rêves enfantins.
J'ignorais encore alors ce qui m'attendait.

Je ne sais comment cela s'est fait, mais je n'ai plus vu le monde tourner.
Me levant quand les autres se couchaient, ou dînant quand ils déjeunaient,
J'ai vu tellement de fois le soleil se lever que je ne savais jamais le jour de l'année.
Seule importait cette machine, devant un train qu'on ne pouvait quitter que rendu à bon port,
ou bien qu'on laissait à un autre homme, aussi seul, et qui subissait le même sort.

Je savais qu'on nous affublait de surnoms, " sénateurs " ou autres " barons ".
Pour l'heure, on nous traite de " seigneurs ", mais toujours sur un ton qui en dit bien long.
Mais qu'importe ! Bien faire et laisser dire deviendra bien vite ma règle de vie.
Le soleil luit pour tout le monde, m'a-t-on toujours dit.

J'ai fini ma carrière en tête des grands TGV.
Je revois encore dans les yeux des voyageurs l'envie qu'ils avaient de voir où je travaillais.
Mais combien savent ce que j'ai dû endurer durant toutes ces années ?
Devrais-je vous dire combien la tâche est pénible
Lorsque le corps ne suit plus mais qu'il faut ouvrir les yeux car le train est serré ?

Devrais-je vous parler de ces hommes, ou ces femmes, ivres de malheurs,
Qui ont choisi mon train un soir de désespoir ?
Eux ne sauront jamais qu'en abrégeant leur vie, ils noircissaient la mienne,
Et qu'au-delà des mots, il est bien difficile quelquefois de trouver le repos.

Avec l'âge, ma vie a changé, et je ne suis plus aujourd'hui qu'un brave retraité.
Même si je le voulais, je ne pourrais plus désormais piloter ces engins qui m'ont bien déglingué.

Mais Seigneur j'ai été, et Seigneur je resterais, car de cette fierté je n'ai rien oublié...